La violence symbolique

Schématiquement, une situation de violence symbolique existe lorsqu’une personne (le dominant) parvient à faire accepter à une autre personne (le dominé) comme une évidence une manière de voir le monde qui place cette dernière en situation d’infériorité sociale. Cette situation provient du fait que le dominé ne dispose pas d’outils intellectuels dotés d’une reconnaissance sociale au moins égale pour la critiquer.

Voici la définition de Pierre Bourdieu lui-même : “La violence symbolique est cette coercition qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments qu’il a en commun avec lui.” Autrement dit, si la société dans toutes ses dimensions – scolaire, politique, économique, culturelle – ne légitime qu’une manière de penser et d’organiser la société, aucune forme de contestation ne dispose d’armes suffisantes et légitimes pour la remettre en question.

De cette définition découle l’idée que les dominés en viennent à percevoir les rapports de domination entretenus avec les dominants comme étant légitimes. Élargi à la société, ce concept vise à expliquer comment, alors que les inégalités sociales semblent scandaleuses, les personnes qui les subissent quotidiennement n’entrent pas dans un état de révolte permanent.

Cette violence est qualifiée de symbolique parce qu’elle n’est pas ressentie physiquement, n’est pas imposée par la force, mais ruisselle insidieusement dans tous les domaines. En effet, contrairement à la violence physique ou à la contrainte policière, la violence symbolique est une forme de pouvoir a priori invisible. De plus, cette violence nécessite l’accord implicite de celui qui la subit : il ne s’agit effectivement pas d’un consentement libre et éclairé, puisque le dominé accepte comme “allant de soi” cette situation de domination parce qu’il ne dispose pas des moyens conceptuels de la remettre en cause. Ce processus se maintient dans la durée car la domination est dite “intériorisée” voire “incorporée” dès l’enfance. Les structures de domination sont inscrites dans le corps, car elles se pérennisent et se reproduisent dans le temps, rendant la contestation spontanée extrêmement difficile.

Le mécanisme central repose sur le fait que dominants et dominés partagent les mêmes grilles de lecture du monde, ce qui nous amène à l’importance de l’école comme lieu d’intériorisation de cette violence symbolique. Il s’agit en effet d’un des premiers lieux de socialisation dans lequel l’enfant va intégrer des savoirs, comportements et attentes tels que définis par la classe dominante. Ainsi, lorsqu’un élève issu des classes populaires échoue à l’école, il interprète son échec en utilisant les concepts d’“intelligence” ou de “mérite”, c’est-à-dire en invoquant une faiblesse personnelle, sans distinguer le rôle du capital culturel transmis par la famille.

En conclusion, le résultat de tous ces mécanismes est la transformation d’un rapport de force historique et arbitraire en une réalité perçue comme naturelle et juste. Aussi, l’ordre social inégalitaire se trouve pérennisé sans qu’il soit nécessaire d’employer la force pour le maintenir.