
“L’homme est un loup pour l’homme” – le sinistre aphorisme souvent attribué à Thomas Hobbes – vient à l’origine de Plaute, grand dramaturge de la littérature latine, mais le philosophe anglais en donne la justification philosophique la plus systématique. La pensée de Hobbes n’est toutefois pas aussi déplaisante que cette phrase extraite de son contexte théorique pourrait le laisser paraître. En effet, la férocité innée de l’Homme n’est pas issue, selon lui, d’une volonté délibérée de faire le mal. Au contraire, il s’agit d’une tendance irrépressible à l’égoïsme, constitutive de la condition humaine.
Cette approche repose sur une vision fataliste de la nature humaine et un pessimisme inextricablement lié à l’époque baroque, marquée en Europe par de nombreux conflits sanglants et des crises politiques et religieuses majeures, et en Angleterre par le conflit entre Charles Ier et le Parlement et l’effondrement de l’ordre politique. A ce contexte qui nourrit directement sa réflexion s’ajoute le parcours scientifique de Hobbes, qui fut un mathématicien talentueux et un scientifique reconnu, et poursuivit toute sa vie durant une quête acharnée de l’objectivité et de la vérité.
Profondément influencé par les travaux de Galilée, qui lui apprit que la réalité physique se construit par l’interaction de corps en mouvement, il applique cette idée aux sciences politiques, s’appuyant sur une conception matérialiste du monde. L’Univers dans son ensemble (y compris donc chaque être humain considéré séparément) constituerait une sorte de machine dans laquelle tout processus ou événement est déterminé par des facteurs physiques, et la société serait comme un champ de forces d’individus mus par leurs passions et leurs désirs, qui entrent en collision et entretiennent par là un conflit perpétuel.
Ces travaux sur les fondements des lois naturelles et leur traduction chez l’être humain ont mené à l’élaboration d’une conception politique objective que Hobbes expose dans son célèbre ouvrage, le Léviathan (1650). Ce traité décrit en détail l’hypothétique situation pré-politique, désignée sous le nom d’“état de nature”, où aucun pouvoir commun n’assure la sécurité. Les Hommes étant assez égaux pour pouvoir se nuire mutuellement, la peur pour sa vie et ses biens naît, et chacun cherche d’abord à se conserver. Cette liberté sans arbitre commun ne produit pas la paix mais alimente la méfiance. Sa célèbre formule de “la guerre de tous contre tous” pour qualifier cette situation ne désigne pas une bataille sans fin mais une insécurité structurelle, où chacun sait qu’aucune règle stable ne le protège durablement. Hobbes ne moralise pas la nature humaine mais décrit une situation source de conflits.
Le philosophe propose alors un contrat social, qui sert à instituer un pouvoir capable d’imposer la paix. Ce pacte n’unit pas le peuple au souverain : il lie entre eux l’ensemble des individus, qui transfèrent leur force à une autorité chargée de tous les protéger. Les Hommes abandonnent donc de leur plein gré l’état de nature, renoncent à l’usage privé de la violence et abandonnent une part de leur puissance à un représentant commun pour échapper au conflit perpétuel induit par cette conjoncture. Ils passent convention entre eux pour autoriser une même puissance à parler et agir en leur nom. C’est ce transfert qui fonde l’État civil et justifie son pouvoir. La souveraineté doit être forte, car un pouvoir divisé rouvre la guerre civile.
La fin du pouvoir, et donc ce qui légitime son autorité, reste toujours la sécurité commune. Sans protection, l’État trahit sa raison d’être. La lecture de Hobbes amène ainsi à reconsidérer les analyses sur la finalité des institutions publiques.
Fun fact
Hobbes et Descartes se détestaient !
Hobbes disait de Descartes que “s’il s’en était tenu à la géométrie, il aurait été le meilleur géomètre au monde… sa tête n’est pas faite pour la philosophie.”
De son côté, Descartes écrivit un jour à un ami commun : “Je ne crois pas devoir jamais plus répondre à ce que vous me pourriez envoyer de cet homme, que je pense devoir mépriser à l’extrême.”
