Le Choc des Civilisations

Le choc des civilisations est un concept et un outil d’analyse en histoire et en géopolitique. Il désigne des conflits, souvent considérés comme inévitables, entre des civilisations ou des blocs civilisationnels, du fait d’oppositions de leurs normes culturelles.

La littérature politique moderne, souvent d’obédience nationaliste et parfois eugéniste, explore l’idée de luttes contre des civilisations irréconciliables dès les années 1920. Le terme est popularisé par le politologue Samuel Huntington, qui écrit d’abord un article paru en 1993 dans le magazine américain Foreign Affairs en réponse à la théorie de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama, puis qui publie l’ouvrage Le choc des civilisations (The Clash of Civilizations dans sa version originale) en 1996, dans lequel il propose sa vision des relations internationales après la Guerre froide. Pour lui, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles plus que d’idéologies politiques transnationales (comme le communisme, le fascisme, etc.). Les frontières politiques comptent moins désormais que les barrières religieuses ou ethniques, et les principales lignes de conflit sont culturelles et civilisationnelles.

Dans son schéma, Huntington identifie huit grandes civilisations planétaires, dont les conflits se substitueraient à l’opposition Est-Ouest de la Guerre froide : la civilisation occidentale (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Océanie et autres régions d’héritage chrétien occidental), la civilisation orthodoxe (liée à la Russie et à l’Europe de l’Est de tradition chrétienne orthodoxe), la civilisation islamique, la civilisation sinique (chinoise et de l’Extrême-Orient influencée par la culture confucéenne), la civilisation hindoue, la civilisation japonaise, la civilisation latino-américaine et il se demande également si l’Afrique subsaharienne constituerait une autre civilisation autonome. Chacune de ces civilisations est décrite comme un ensemble homogène de valeurs, d’institutions et de mémoires historiques partagées, distinct des autres.

Un aspect central de la thèse de Huntington est le rôle particulier de l’Occident. Il soutient que l’Occident (Europe de l’Ouest et Amérique du Nord) a façonné l’ordre international actuel selon ses propres valeurs et institutions au cours des siècles de son hégémonie au point qu’il a fini par croire en l’universalité de ses valeurs (démocratie libérale, droits humains, laïcité de l’État, individualisme, etc.). Or, à ses yeux, dans ce nouveau monde multipolaire, les puissances culturelles n’accepteront pas passivement cet universalisme. Huntington pense que cette croyance de la part de l’Occident est non seulement naïve, mais aussi même dangereuse : insister pour les imposer à l’échelle planétaire provoquerait des réactions de ressentiment et d’hostilité de la part des autres civilisations, pour qui ces efforts s’apparenteraient à un impérialisme culturel. Huntington invite donc l’Occident à reconnaître les limites de son influence et à accepter la coexistence de civilisations différentes, en coopérant d’égal à égal plutôt qu’en cherchant à les dominer.

La thèse d’Huntington a suscité de nombreuses et vives réactions et critiques dès sa formulation, et continue encore aujourd’hui d’alimenter les débats.

On peut citer notamment l’économiste et philosophe Amartya Sen (prix dit Nobel d’économie en 1998), qui soutient que chaque culture est intrinsèquement plurielle : l’Occident n’a pas toujours été démocratique et libéral, mais a développé ces valeurs seulement au cours des derniers siècles, grâce à des transformations historiques telles que l’influence des Lumières ou les révolutions industrielle et française. Penser que l’Occident a eu de tout temps une vocation intrinsèque à la démocratie, tandis que les civilisations non occidentales seraient dépourvues de ces valeurs, revient à aplatir la complexité historique dans un stéréotype trompeur. Selon Sen, la dichotomie de Huntington ignore le fait que toutes les civilisations évoluent et intègrent de nouveaux éléments, et qu’on ne peut pas les traiter comme des entités statiques avec des prédispositions politiques prédéterminées.

Edward Saïd, un influent universitaire palestino-américain spécialiste de littérature et d’anthropologie culturelle, a été l’un des critiques les plus virulents de Huntington. Dans un article célèbre de 2001 intitulé “Le choc de l’ignorance” (The Clash of Ignorance dans sa version originale, un jeu de mots sur le titre de Huntington), Saïd soutient que des étiquettes généralisantes comme « Occident » et « Islam » ne font que brouiller notre compréhension d’une réalité bien plus complexe et revient à nier l’interdépendance dynamique et historique entre les cultures, en dépeignant des civilisations statiques et isolées les unes des autres, alors qu’il n’existe en réalité aucune civilisation pure ou séparée : toutes sont le fruit d’échanges, de conquêtes mutuelles, de migrations et d’influences croisées.