La méritocratie

Le mot méritocratie signifie littéralement “la domination des méritants”. Si certains en attribuent la paternité à Michael Young dans son ouvrage de 1958 The Rise of the Meritocracy, d’autres mettent en avant un usage en 1956 par le sociologue Alan Fox. Un modèle méritocratique est un principe ou un idéal d’organisation sociale qui tend à promouvoir les individus en fonction de leur mérite et non d’une origine sociale, de la richesse ou des relations individuelles. La réussite repose théoriquement sur l’équation : Mérite = Talent + Effort. Elle s’oppose au népotisme (le “copinage”), aux privilèges de la naissance ou aux castes héréditaires. Pour les partisans de cette vision, elle est la seule qui, notamment via l’école unique, permet d’atteindre une véritable égalité des chances. Celle-ci est un principe selon lequel le statut social, la réussite ou la trajectoire d’un individu ne doivent pas dépendre de ses origines (sociales, culturelles, géographiques, familiales, ethniques, de genre ou de handicap), mais uniquement de ses mérites et de ses efforts.

Les chercheurs en sciences sociales sont divisés sur le concept de méritocratie. Si pour certains, comme François Dubet, elle est nécessaire et constitue le meilleur modèle à ce jour, d’autres, tels que Michael Sandel, la qualifient de “mythe” qui aboutit à des effets éloignés de l’idéal qu’il est supposé promouvoir. D’autres enfin souhaitent faire la synthèse en alliant le meilleur des deux mondes. Par exemple, la sociologue Marie Duru-Bellat indique qu’il ne “faut pas rejeter la méritocratie, mais l’usage exclusif ou excessif du mérite comme principe de justice. Il s’agit de l’articuler avec d’autres logiques, moins individualisées, comme celle d’égalité.”

Mettons à présent ce concept à l’épreuve de notre sujet d’étude : l’éducation. Alors que la violence symbolique met en avant une responsabilité collective de la société face à la réussite ou l’échec d’un individu, par exemple dans le milieu scolaire, la méritocratie implique que ceux qui ne parviennent pas à occuper les meilleures places doivent assumer personnellement la responsabilité de leur échec. En faisant de la réussite un choix personnel via le fameux mantra “quand on veut, on peut”, la méritocratie transforme en effet l’échec social en échec moral. En revanche, synthétisant la sociologie française de l’éducation, François Dubet (sociologue) et Danilo Martuccelli (professeur de sociologie) écrivent en 1996 : “le principe méritocratique, faux dans les faits, opère comme un principe de légitimation des positions sociales, la politique des ‘dons’ permettant de masquer tout ce que les positions ‘acquises’ doivent aux positions ‘transmises’”. Finalement, selon eux, la méritocratie ne ferait que masquer les inégalités sociales, voire les légitimer, en analysant les réussites ou les échecs comme la conséquence de traits de caractère individuels plutôt que comme des héritages sociaux. 

D’autres chercheurs vont dans le même sens en soulignant que la méritocratie est finalement presque un moyen pour les dominants de se rassurer sur le bien-fondé de leur domination. Pour Agnès van Zanten, sociologue spécialiste des questions d’éducation et Directrice de recherche au CNRS : “Si l’on entend par méritocratie un système dans lequel les positions sociales sont attribuées exclusivement en fonction de la valeur de chacun, celle-ci étant mesurée de façon objective par des instances et des acteurs incontestables que seraient, dans les sociétés où s’est imposé la forme scolaire, l’école et les enseignants, il est évident que la méritocratie n’a jamais existé ni en France, ni dans d’autres contextes nationaux. Toutefois, si l’on considère de façon moins abstraite et plus sociologique que la méritocratie est principalement un principe de justification et un ensemble de dispositifs au travers desquels l’école en tant qu’institution et les enseignants en tant que groupe professionnel visent à exercer un pouvoir important sur la société en jouant un rôle important dans la sélection des meilleurs, il est possible d’étudier alors empiriquement l’étendue de son influence.”

En conclusion, la méritocratie tente de remettre au centre l’individu, son libre arbitre et ses dons et qualités pour expliquer ses réussites et ses échecs. Cette théorie responsabilise davantage les personnes dans leur parcours de vie, mais omet tout ce qui, en-dehors d’elles-mêmes, exerce une influence sur l’atteinte de leurs objectifs.