
Figure complexe du XVIIIe siècle, pédagogue, philosophe, auteur de traités politiques, théoricien de la musique et du théâtre, Jean-Jacques Rousseau est né à Genève, a mené une vie marquée par l’errance, s’est vu affublé de toutes sortes d’étiquettes, souvent contradictoires, et a développé des idées qui font partie de notre manière de comprendre le présent. Nombre des questions posées dans ses écrits foisonnants et divers, en effet, comme l’aliénation de l’Homme dans les sociétés modernes, la relation entre nature et culture ou le lien entre progrès moral et progrès matériel, sont toujours d’actualité.
Le point de départ de toute son œuvre est son Discours sur les sciences et les arts, publié en 1750 et rédigé pour le prix annuel accordé au public par l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon : de ses propres dires, la révélation qui en est à l’origine guidera l’ensemble de son œuvre. Rousseau y soutient que le développement des sciences et des arts ne contribue pas à l’amélioration de la moralité collective, mais entraîne au contraire l’aliénation de l’Homme. Ainsi, les sciences et les arts corrompraient et aviliraient l’individu, en l’éloignant de la nature, et feraient de l’Homme moderne et civilisé un “homme artificiel” vivant “toujours hors de lui”.
Critiquant de manière acerbe la société de son époque, où régnaient l’apparence et la convention, Rousseau remet en cause la croyance naïve en un progrès global de l’humanité, et préconise une réforme de l’enseignement, le repli sur soi de l’individu, et la construction d’un Etat légitime, dont l’ordre politique comblerait, dans la mesure du possible, l’immense fossé creusé entre l’être humain et sa nature originelle par de mauvaises habitudes sociales. La théorie du philosophe remet donc en question le lien entre le développement matériel des sociétés et le progrès moral, qui constitue une part importante de la pensée des Lumières. Rousseau s’en démarque progressivement par son affirmation de l’importance du sentiment et de la sensibilité, par opposition à la froide raison voltairienne.
Le souci de l’instruction parcourt les écrits et la vie de Rousseau, qui fut à plusieurs reprises précepteur (personne chargée de l’éducation et de l’instruction d’un enfant ou d’un adolescent directement à domicile, en dehors des établissements scolaires traditionnels) dans de riches familles. De son propre avis, la plus aboutie de toutes ses œuvres est L’Émile ou De l’éducation (1762), où il présente une méthode d’enseignement idéale, basée sur l’observation et l’expérience, ainsi que le refus des préjugés, de l’apprentissage formaté et des chemins tout tracés. Cet ouvrage demeure encore aujourd’hui une référence incontournable pour les théoriciens de l’enseignement.
Le souci de l’intégrité morale est présent dans chacun de ses écrits comme dans ses actions. Son souci d’indépendance qui l’a poussé à s’éloigner du pouvoir et de la superficialité parisienne de l’époque, son isolement et son repli dans l’intériorité ont été pour Rousseau des remèdes à l’aliénation et l’expression de sa volonté de se réconcilier avec la nature pour se retrouver lui-même. Ce repli sur soi et son monde intérieur l’a poussé à affirmer l’importance des sentiments et des intuitions du cœur, ce qui lui confère une position singulière au sein du siècle des Lumières.
Fun fact
La célébrité dont il fait l’objet, et qu’il avait cherchée plus jeune, devient « funeste » selon ses propres termes. Alors qu’il a passé 40 ans, il entre dans une paranoïa, décide de changer de vie, quitte les bas blancs et la grande ville pour s’installer à la campagne, et, pour rester libre, refuse les places et les rentes qu’on lui offre et gagne sa vie en exerçant le métier de copiste de musique.
