À l’heure des machines, comment enseigner de manière plus humaine ?

L’école, en ce qu’elle concerne chaque individu dans sa construction passée et toute la collectivité dans son rayonnement futur, est un objet d’étude qui concentre une myriade de concepts politiques et sociaux. Dans cet éditorial, nous soulèverons les questions les plus prégnantes qui gravitent autour de l’institution scolaire actuelle. Dans les articles suivants, nous tenterons d’y répondre en nous appuyant sur des concepts politiques et sociologiques invitant chacun à ouvrir de nouvelles pistes de réflexion.

Bien qu’imparfaite, l’école française permet à des millions d’enfants d’avoir accès à l’alphabétisation, au calcul, à la biologie, au sport, aux arts, à la connaissance des faits passés, ainsi qu’au savoir-vivre ensemble. Sorte de sanctuaire, lieu en dehors de la famille, pour apprendre à grandir autrement et se forger sa propre identité, cette école fait l’objet de nombreuses critiques et méfiances concernant son fonctionnement, sa pédagogie et son soin à protéger les enfants.

Certes, il y a des horaires à respecter, des humains avec lesquels interagir et apprendre à vivre, des machines à utiliser. Pour autant, elle reste un lieu d’apprentissage, de questionnements, de défis à relever.

À l’heure où les crispations ministérielles vont bon train pour justifier le déclassement de la France au sein de la dernière étude du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA, une étude réalisée tous les trois ans par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) afin d’évaluer les compétences des élèves de quinze ans en lecture, mathématiques et sciences), qui a placé le pays à la 27e place dans son édition publiée le 8 septembre 2026, certains questionnent l’omniprésence à l’école de l’orthographe et de la grammaire. Comme le souligne le linguiste Rémi Soulé dans son billet au Monde du 25 septembre 2026, “le choix de sanctionner les fautes de français au bac et au brevet aura des effets, mais pas celui d’améliorer la maîtrise de la langue”. D’autre part, d’autres compétences sont désormais à acquérir au-delà de la langue française uniquement. En effet, la mondialisation a ouvert nos mondes, les matières se diversifient, incluant désormais les langues vivantes, l’éducation aux médias, l’informatique et la biodiversité.

Une évaluation telle que le PISA correspond-elle au modèle français ? Rappelons que parmi les têtes du classement figurent Singapour, la Corée du Sud ou encore la Chine, des États au fonctionnement bien différent de la France : le premier est une île dix fois moins peuplée que la France (6,2 millions d’habitants en 2026, contre 69 millions), le deuxième détient le record planétaire du taux de suicide chez les adolescents, nourri par l’angoisse scolaire (doit-on vraiment l’ériger en modèle ?), et le dernier, enfin, met surtout en avant les résultats des écoles citadines en plein développement, et non ceux de l’ensemble du pays, composé en grande partie de régions rurales.

Face à l’IA, accroître l’esprit critique

Ces dernières années, le bond des usages et les dérives de l’intelligence artificielle (IA) invitent à questionner la priorité. Peut-être n’est-elle plus de savoir si « facétie » s’écrie avec ph, avec deux ss, ou avec un c à la place du t, mais bien de développer l’esprit critique des adolescents confrontés à un outil qu’ils devront apprendre à utiliser avec parcimonie et lucidité.

Parcimonie, étant donné qu’à l’échelle mondiale, les data centers ont puisé 560 milliards de litres d’eau en 2023 pour leurs seuls besoins de refroidissement, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), dans son rapport “Energy and AI” publié en avril 2025.

Lucidité, car l’IA synthétise, recoupe et choisit des informations selon ses bases de données. Or en simplifiant les recherches, l’IA restreint et pré-sélectionne les sources, ce qui peut engendrer des biais, mais aussi amener son utilisateur à développer un manque d’autonomie dans la recherche d’informations. Quant aux deepfakes produits avec cet outil, ils menacent la réputation des individus, propagent de fausses informations alimentant les théories du complot et rendent floue la frontière entre réalité et fiction. De quoi rendre les jeunes un brin dingo.

Il est temps non seulement que l’école forme les apprenants à développer un esprit critique face à ces technologies, mais aussi qu’elle leur donne les clés pour les utiliser à bon escient. Surtout, elle doit leur offrir l’opportunité de recréer du lien, des relations et de l’écoute, si nécessaires à notre espèce et à la jeune génération qui en a tant besoin.

Urgence pédagogique

Plusieurs éléments pourraient être améliorés : rendre le métier d’enseignant plus attractif et stimulant intellectuellement, cesser de le placer en chasseur de fautes, valoriser l’erreur comme processus plutôt que la sanctionner et, enfin, remettre du mouvement et du vivant dans les enseignements.

Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’université Paris Cité, directeur de recherche au CNRS, alerte : “L’enjeu n’est plus de dédoubler les classes ni d’apprendre à lire dès la petite section de maternelle, de faire entrer les enfants dès l’âge d’un an à l’école, de changer les programmes ou encore d’interdire les portables au lycée. L’urgence est pédagogique. Il faut massivement former les enseignants aux gestes professionnels qui leur permettent d’enseigner de manière très explicite à tous les élèves, quel que soit leur milieu social d’origine, des stratégies efficaces d’apprentissage pour maîtriser les fondamentaux, si chers à l’école française. C’est au prix d’une révolution pédagogique que notre pays pourra renouer avec la promesse de l’école publique républicaine : offrir à tous les mêmes chances de réussite, dans le cadre scolaire et dans la vie.”

Comme le souligne Éric Charbonnier, analyste éducation à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), avant les élèves, les premiers à avoir besoin d’outils sont bien les professeurs qu’il faut aider, en rendant leur métier plus attractif et stimulant, et accompagner avec “des formations professionnelles pour qu’ils puissent transmettre les connaissances à acquérir en s’adaptant aux différents profils d’élèves. “En France, moins d’un élève sur quatre considère que son professeur lui indique ses points forts (contre un sur trois, en moyenne dans les pays de l’OCDE). Dans la même veine, moins de deux élèves sur cinq déclarent qu’ils pensent que leur professeur leur indique souvent ou toujours comment améliorer leurs résultats (contre près d’un élève sur deux en moyenne dans les pays de l’OCDE).”

Plus que les programmes ou la sanction, se pourrait-il que ce soit le système de notation à la française qui ait besoin d’être restructuré ? Ainsi, toujours d’après Éric Charbonnier, ce système “n’encourage pas assez les élèves sur leurs points forts. Il faudrait réfléchir à un système plus encourageant”. Pour repenser l’école et donner des clés aux enseignants, il existe de multiples techniques bienveillantes, à la manière d’Émilie Hanrot. Cette professeure des écoles, qui s’est fait connaître sur les réseaux sociaux, propose des solutions dans son ouvrage de référence Kiffer l’École paru en 2024, pour accompagner les élèves, les rendre autonomes et aider les enseignants à communiquer avec eux dans le respect tout en étant assertif et directif.

Cela confirme ce que défend la professeure de psychologie sociale et chercheuse Carol Dweck de l’université de Stanford, en Californie : “Si je crois que je peux apprendre, alors je vais développer les efforts nécessaires pour accomplir cet apprentissage car je sais au fond de moi (ma croyance) que c’est possible”.

Ouvrir le champ de l’expérimentation

Aucun enfant ne marche du premier coup, il doit tomber, se relever, ajuster. Certains pédagogues du XXe siècle, tels que John Dewey, Jean Piaget ou Célestin Freinet, ont insisté sur l’importance de l’expérimentation comme valeur éducative essentielle. Pour favoriser le tâtonnement, à la manière du scientifique en laboratoire qui émet des hypothèses, cherche, essaie, échoue et recommence, les élèves devraient avoir de larges champs d’expérimentation en classe, mais aussi en extérieur, avec de longs temps d’éducation par la rencontre avec l’autre, les animaux, la nature. L’humain a depuis des milliers d’années vécu et travaillé dehors, il n’est donc pas surprenant que l’enfant apprenne mieux en extérieur : “On sait en effet aujourd’hui que c’est à partir de l’intelligence corporelle que l’intelligence cognitive se développe le plus, et le plus rapidement”, souligne l’éducateur et biologiste Louis Espinassous.

Les recherches en psychologie cognitive du développement ont fait des bonds dans la compréhension du fonctionnement du cerveau et de l’apprentissage ces dernières années. Ne serait-il pas temps que l’éducation s’en empare et offre un espace pour apprendre en adéquation avec les connaissances de notre temps ? “Les jeux, les moments dans la nature à observer, courir, chanter, écouter, sentir sont autant de moyens pour améliorer son autonomie et sa confiance. Cela crée un autre rapport à soi et à son environnement. La présence de la nature influe sur nos comportements et nos émotions”, rappelle ainsi Sylvain Wagnon, professeur des universités en sciences de l’éducation à l’université de Montpellier.

Apprendre par la manipulation, le concret, le réel, l’empirique, et non seulement par la théorie, permettrait ainsi de nourrir tout autant nos cerveaux, voire plus, en compétences sociales et techniques (vocabulaire, mathématiques, géographie, histoire, art). Changer de paradigme n’est pas chose aisée, mais les temps de crise sont souvent le terreau fertile pour les graines de nouvelles sociétés.

Face aux transformations actuelles et à venir, l’inspiration n’est peut-être plus ou pas seulement à puiser dans les modèles de l’OCDE, mais dans l’expérimentation, dans l’observation et dans la coopération. Ce changement de perspective devrait aussi passer par une nouvelle en considération de l’apprenant comme un acteur social, un citoyen, à la manière des perspectives actionnelles d’enseignement des langues, qui font la part belle au travail collaboratif. Cette méthode se définit comme une nouvelle façon d’enseigner selon laquelle les élèves communiquent avec un but, une mission à réaliser, ce qui leur permet d’être de véritables acteurs de leur apprentissage. Dans cette perspective, les élèves deviennent co-auteurs et participent à la “co-construction du sens” en utilisant des outils collaboratifs pour rendre le contexte moins scolaire et plus social.

Il serait bon d’ouvrir les possibles et de s’inspirer de modèles à travers le monde, en Europe du Nord, dans les pédagogies alternatives en Amériques du Nord et du Sud, et dans les savoir-faire et savoir-transmettre traditionnels d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, pour que la mondialisation de l’éducation devienne une opportunité d’apprendre des autres, de s’enrichir et de sortir grandi.